Il eût été facile de me réfugier derrière quelques nouvelles politiques, en prétextant que les reportages sur le terrain étaient trop difficiles à réaliser. Personne ne m’en aurait voulu. Mais je venais tout juste de me réapproprier mon métier. Je commençai par musarder, avec mon guide afghan, dans les boutiques de Flower et Chicken Streets.
21 mars 2011. Norouz, le Nouvel An du calendrier persan et zoroastrien coïncidant avec l’équinoxe de printemps, nous offrit un moment de bonheur inattendu. Cette fête laïque célèbre depuis plus de trois mille ans le renouveau de la vie et le triomphe de la lumière sur l'obscurité, unissant les ethnies et les clans d'Afghanistan malgré leurs divergences, les communautés des Balkans, d’Iran, du Caucase et d'Asie centrale – près de trois cents millions de personnes – au-delà des cultures et des religions.
Le lendemain au bureau, une surprise m’attendait. Une Afghane se présenta en français, sans accent. Nous nous sommes croisées dans le jardin de Babour. Je viens vous souhaiter la bienvenue à Kaboul, dit-elle, en m’embrassant sur les deux joues. Elle avait une présence affirmée. Silhouette ronde habillée d’une longue tunique rouge. Foulard de soie blanche à pois roses. Pantalon large vert bouteille. Élégante sans ostentation.
1er avril 2011. Je prenais un déjeuner tardif avec mon rédacteur en chef à l’hôtel Serena quand il me proposa ce poste de correspondante – au moins pour quelques mois, plaida-t-il, en esquissant quelques arguments. La guerre en était bientôt à son dixième anniversaire, nécessairement à un tournant. Le Haut Conseil de la paix, initié en octobre précédent, commençait tout juste ses pourparlers de paix avec les insurgés taliban. Nous vivions un moment charnière.
Comme je le pressentais, quelque chose ne tournait pas rond chez Ian. En rentrant chez moi, je trouvai un mot sur le plan de travail de la cuisine. Ma chère, je suis chez moi ; tout est arrangé avec la femme de ménage. Elle s’occupe du chien pour les jours à venir. Repose-toi. Je suis malheureusement indisponible. À plus tard.
J’arrivai chez Ian et le trouvai fidèle à lui-même. Il dressait une petite table avec une théière et des biscuits à la cannelle, une bougie, un chrysanthème blanc dans un vase allongé, en esquissant un pas de danse sur la pointe des pieds, léger et de bonne humeur. Le ressentiment s’évanouit. Mon dieu, je savais pourquoi j’idéalisais cet homme en dépit de son indifférence affectée : son élégance, sa discrétion, son intelligence. Je croyais qu’il voulait rompre et je me fourvoyais. Son silence prolongé était bien inhabituel.





