Mauvaise nouvelle

Mauvaise nouvelle

Comme je le pressentais, quelque chose ne tournait pas rond chez Ian. En rentrant chez moi, je trouvai un mot sur le plan de travail de la cuisine. Ma chère, je suis chez moi ; tout est arrangé avec la femme de ménage. Elle s’occupe du chien pour les jours à venir. Repose-toi. Je suis malheureusement indisponible. À plus tard.

Je me vexai. Décidément, cet homme était insensible : nous nous étions à peine parlé depuis six semaines, et il disparaissait le jour même de mon retour. Je l’accusai de n’avoir aucune empathie.

Un fichu égoïste, voilà ce qu’il était ! Épuisée, j’allai me coucher, au milieu de la matinée.

Je me réveillai d’un cauchemar : le cliquetis d’une AK-47 qu’on réarme dans mon dos. Je cours, je tombe, je me relève, je cours encore. Un peu plus tôt, je me promenais sur une plage de Thaïlande avec ma fille et, soudain, je l’avais perdue. Je la cherchais à travers une île escarpée, en me répétant qu’il ne restait plus beaucoup de temps pour rejoindre le port et prendre le bateau du retour. Elle était nulle part. C’est alors qu’un groupe de terroristes m’était tombé dessus. En ouvrant les yeux, je fus soulagée de voir le décor lumineux de ma maison de Bangkok.

La douleur dans mes épaules et le nœud au plexus qui me faisaient souffrir depuis ce vendredi noir à Kaboul, étaient toujours là, insupportables. Je fouillai dans mon sac à la recherche d’aspirine et je trouvai mon portable, la batterie à plat. Une fois rebranché, le téléphone afficha une vingtaine d’appels en absence : ma mère, ma fille, mon rédacteur en chef, et Ian. Et je n’en crus pas mes yeux : on était mardi, midi. Depuis mon retour, ce dimanche, j’avais dormi tout habillée, sans défaire mon lit, pendant plus de quarante-huit heures.

 La colère m’envahit.

Incapable de rappeler mes proches ou de confronter Ian. Lui m’avait lâchée au pire moment.

Je revenais d’un pays en pleine tourmente : tout le monde pouvait comprendre ça ! Et lui en tout premier.

J’envoyai quelques courriels, un même message pour tous – c’était plus simple :

Merci pour vos appels. Je suis bien arrivée à la maison et maintenant en sécurité ; ne vous en faites pas, je vais bien. Il fait très chaud à Bangkok. On s’appelle.

Et j’envoyai encore un message, simple et brutal, sur le portable de Ian :

Merci pour ton appel. J’avoue que je ne te comprends pas. Tu n’es qu’un égoïste.

Je me persuadai que notre rupture était consommée. Il le méritait.

À peine les messages transmis, il m’apparut que j’étais, moi, à côté de la plaque, en état de choc. Je ne m’étais pas souciée de ceux qui m’aimaient – surtout de ma mère, au comble de l’inquiétude – ni de demander à mon compagnon pourquoi il s’était éloigné.

Je ne savais plus qui j’étais ; je voulais dormir encore un peu. Je me remis au lit.

Est-ce qu’on se demande, lorsqu’on crie, s’il aurait fallu crier autrement ? disait Rainer Maria Rilke.

Ian fut le premier à rappeler. La femme de ménage me réveilla tôt le lendemain matin, en me disant que Monsieur Ian avait appelé plusieurs fois.

–      S’il vous plaît, répondez ; je crois qu’il ne va pas très bien.

Je sursautai, vaseuse, et je m’assis au bord du lit.

–      Que se passe-t-il ? Quel jour est-il ?

–      On est mercredi. Vous avez dormi longtemps. Monsieur est malade depuis que vous êtes partie. Je crois qu’il attendait votre retour...

–      Il est malade, vous en êtes sûre ?

–      Il n’est pas bien…

Elle était au courant, mais discrète à la manière thaïlandaise, elle ne s’impliquerait pas davantage. Luttant contre vertiges et nausée après trois jours dans le cirage, je rappelai Ian, qui m’envoya un uppercut.

–      J’ai consulté à l’hôpital juste après ton départ : la bonne nouvelle, c’est qu’on sait pourquoi je suis mal en point; la mauvaise, c’est un cancer du pancréas. Je suis condamné.

Face à une mauvaise nouvelle, je suis toujours logique. Il faut m’expliquer.

Je répondis par des questions :

–      En es-tu certain ? As-tu demandé un deuxième avis ? Tu pourrais consulter à Singapour, en Grande-Bretagne ?

Puis vint la colère :

–      Cela fait six semaines que je suis partie, et tu ne m’as rien dit ! Mais à quoi pensais-tu? Et là, tu me laisses dormir depuis trois jours, qu’est-ce qui ne va pas chez toi ?

–      J’ai eu moi-même besoin de me faire à ce qui m’arrive. Bien sûr, j'ai pris plusieurs avis ; les médecins aussi. C’est trop tard.

Je corrigeai, la voix tremblante :

–      Ce qui nous arrive…

Cacher un cancer depuis des semaines, alors que j’étais en Afghanistan, mission qu’il m’avait encouragée à accepter, était sidérant. Il ne pouvait pas me faire ça !

–      Ian, on se voit quand ?

–      Viens chez moi. Je prépare un thé anglais.

–      Tu sais bien que je n’aime pas le thé au lait, répondis-je irritée.

–      Je t’attends.

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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