Rêves d'avenir

Rêves d'avenir

Il eût été facile de me réfugier derrière quelques nouvelles politiques, en prétextant que les reportages sur le terrain étaient trop difficiles à réaliser. Personne ne m’en aurait voulu. Mais je venais tout juste de me réapproprier mon métier. Je commençai par musarder, avec mon guide afghan, dans les boutiques de Flower et Chicken Streets.

Protégées par des blocs de béton, qui les rendaient inhospitalières, ces rues restaient peuplées de revendeurs d’artisanat afghan. Elles réveillaient un monde disparu, quand Kaboul était encore accessible aux voyageurs. Dans les boutiques poussiéreuses, rien n’avait changé depuis quarante ans : les marchands parlaient un anglais approximatif et servaient un thé brûlant, trop sucré. Ils grimpaient sur des piles de tapis pliés en quatre, jetant à nos pieds des pièces uniques, en espérant gagner quelques centaines de dollars américains avant la fin de l’après-midi.

Je n’y connaissais rien, mais chaque tapis racontait une histoire et le marchand devenait conteur. Un Boukhara Akhche à motifs octogonaux en forme de pieds d’éléphants, noué à la main par des Turkmènes du nord, avait déjà eu plusieurs vies. C’est une pièce antique, prétendit le vendeur, c’est-à-dire qu’elle avait plus de quatre-vingts ans ou qu’on l’avait vieillie artificiellement en roulant dessus sur une route du nord. Je voulus bien le croire et je redonnai à ce vieux tapis rouge sombre, à la laine si douce, encore d’autres vies à Bangkok, Genève, puis Paris.

J’entrai dans les échoppes de pierres semi-précieuses, fascinée par le lapis-lazuli bleu outremer, la topaze translucide, le grenat incandescent. Ces gemmes changèrent mon regard sur l’Afghanistan, jusque-là obsédé par la guerre. J’y revins chaque vendredi, autant que je le pus. Ces pauvres boutiques enfermaient encore des éclats d’une géologie extraordinaire et des civilisations de l’Asie centrale six mille ans avant notre ère.

Je me retrouvais sur la piste éternelle de Nicolas Bouvier, mon compatriote écrivain-voyageur, passé par le bazar de Kaboul en 1954. À la recherche de la beauté disparue de cette ville, je relisais Bouvier, bien sûr. J’y découvris Babour, l’empereur moghol décrivant Kaboul, capitale millénaire, comme le centre du monde habité entre l’Inde et la Perse, où se croisaient les caravanes du Kachgar, du Ferghana, du Turkestan, de Samarcande, de Boukhara, de Balkh et du Badakhchan.

Pour faire plaisir à un bijoutier, j’achetai une bague en argent, sertie d’un petit lapis-lazuli, au prix affiché en milliers d’afghanis – cent dollars à peine – une bouchée de pain. Je m’en mordis aussitôt les doigts. Mon guide crut bon de me rappeler que ces gemmes étaient une des faces cachées de la guerre et me remit vite à ma place.

– Le lapis-lazuli remplit directement les caisses des taliban et de leurs protecteurs pakistanais. Un flot d’argent sale, par dizaines de millions de dollars. Les ONG demandaient en vain qu’on classe la pierre bleue parmi les minerais de guerre, comme les diamants du sang en Sierra Leone. 

Le lapis-lazuli du Badakhchan, les rubis et les saphirs de Jegdalek prenaient les routes opaques menant aux ateliers d’Anvers, avant de réapparaître dans les vitrines du luxe mondialisé. La néphrite, la pierre de jade, partait directement de la montagne de Goshta, dans l’est du pays, vers la Chine pour revenir transformée sur les étals de souvenirs du monde entier.

Un autre jour, on décida de partir au hasard hors de la capitale. Les collines enneigées se détachaient dans un ciel sans nuage. Sur les hauteurs de la ville, sur le lac Qargha encore gelé, des jeunes patinaient. Un petit parc public accueillait les promeneurs. Je demandai à mon guide de stopper un couple à moto et je pris quelques images : elle, en châdri bleu en viscose chinoise, serrée contre un jeune homme; lui, un keffieh autour de la tête. Sans gants, ils étaient transis de froid. Je sortis un thermos de thé de mon sac à dos et je fis traduire ma remarque, presque maternelle :

– Vous allez prendre froid, venez boire un thé!

Un petit cabanon du parc nous offrit un abri.

La confiance vint naturellement. La jeune femme ôta son châdri. Elle portait un anorak noir, une longue tunique bordeaux, fendue sur le côté à la manière pakistanaise, sur un jean imité d’un modèle Victoria Beckham – une contrefaçon à la mode dans toute l’Asie. Ses longs cheveux noirs étaient noués en chignon à la base de la nuque. Son visage ovale, encore enfantin, encadrait de grands yeux bruns fardés avec soin d’une ligne noire.

Vingt ans, tous les deux, et fiancés, annoncèrent-ils fièrement.

Elle proposa d’échanger nos numéros de portable et m’invita à leur mariage prévu quelques semaines plus tard, tout en implorant : ne publiez pas mes photos, s’il vous plaît ! Il était mal vu de sortir seuls avant le mariage, plus encore pour une jeune femme de voir son portrait en ligne. Je lui promis que je les publierais bien plus tard, après le mariage, et uniquement sur papier.

Le jeune homme revint d’un kiosque voisin avec un narguilé, une pipe à eau d’où s’échappait le parfum douceâtre du tabamel. La fumée me fit tourner la tête. Ils ressemblaient à tous les jeunes du monde, assis à une terrasse de café, avec des rêves d’avenir commun : terminer leurs études, travailler, avoir des enfants.

Ici, les enfants mouraient plus vite qu’ailleurs – de pauvreté, de maladie, ou d’attentats.

Avec pudeur, je pris une dernière photo des deux jeunes, côte à côte, sans keffieh ni châdri.

Je pensai à un portrait de mes arrière-grands-parents, au début du XXe siècle, quand l’Europe était pauvre et en guerre. Une image sépia, retrouvée cent ans plus tard, au hasard du débarras d’une maison familiale. Eux avaient perdu un fils de la tuberculose à six ans, le jumeau de mon grand-père. Un avis mortuaire accompagnait une seconde photographie, celle d’un petit garçon aux boucles blondes.

Ce jour-là, près du lac Qargha, à sept mille kilomètres de chez moi, je m’interrogeai : s’en étaient-ils jamais remis, ces arrière-grands-parents que je n’avais pas connus ? Les visages dignes sur les photographies d’époque ne disaient rien – ni l’amour, ni la peine, ni même leur âge. Ils semblaient déjà vieux.

Dans mon carnet de terrain, je notai ce haïku :

Visages tendus,

Vers des rêves d’avenir –

La douleur guette.

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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