
Sept cercueils drapés de bleu
1er avril 2011. Je prenais un déjeuner tardif avec mon rédacteur en chef à l’hôtel Serena quand il me proposa ce poste de correspondante – au moins pour quelques mois, plaida-t-il, en esquissant quelques arguments. La guerre en était bientôt à son dixième anniversaire, nécessairement à un tournant. Le Haut Conseil de la paix, initié en octobre précédent, commençait tout juste ses pourparlers de paix avec les insurgés taliban. Nous vivions un moment charnière.
L’offre était tentante : je ne connaissais encore rien de ce pays. Je répondis que j’y penserais. Je voulais retourner chez moi pour quelques jours de congé. Il acquiesça.
Autour de nous, la décoration feutrée du cinq-étoiles étouffait le brouhaha des conversations. Il était presque quinze heures : le moment, plutôt agréable, des derniers bavardages autour du thé et des desserts. Soudain, les téléphones portables se mirent à sonner sur toutes les tables. En quelques minutes, les clients s’enfuirent. C’est une attaque au consulat américain à Mazâr-e Charîf, dit un serveur. Non, c’est le bureau de l’ONU, corrigea quelqu’un d'autre.
Sur les écrans du restaurant, une chaîne afghane diffusait en direct une foule en colère franchissant les murs d’un bâtiment blanc à l’aide de cordes et de tapis. Un poste de garde, démoli à la hache, s’effondra. Une épaisse fumée noire s’élevait dans le ciel. Une voiture en feu, une citerne, une bombe ? Ou était-ce le bâtiment lui-même qui brûlait ? Impossible à dire, vu de loin, à travers une caméra bousculée.
Mon chef, déjà debout, régla l’addition et appela notre chauffeur.
– Rentrons au bureau, vite. On est en lock down, confinés.
Nous quittâmes l’hôtel précipitamment, pour regagner notre Guest house. Pour une fois, les barbelés furent bienvenus. J’étais sous le choc, sans toutefois comprendre ce qui se passait – comme quelqu’un qui vient d’assister à un accident grave.
Pour l’heure, nous assistions, sidérés, au chaos diffusé en direct par les chaînes de télévision afghanes. Autour du bâtiment envahi, les émeutiers déambulaient, Kalachnikov à la main, et tiraient en l’air, hurlant des menaces contre l’occupant étranger.
Les collègues passaient des coups de fil frénétiques, apprenant les nouvelles par bribes. Les gardes du bâtiment, quatre courageux Gurkhas népalais, avaient été assassinés en premier. Certaines victimes auraient été décapitées. En comptant les afghans pris à parti dans la foule en colère, une vingtaine de personnes avaient perdu la vie cet après-midi.
J’appelai Sorya, qui me rapporta ce qu’elle avait entendu en pachto et en dari. Kaboul bruissait de rumeurs, les mollahs dans les capitales provinciales appelaient à manifester à nouveau après la prière de vendredi prochain. La situation était explosive. Mon amie, habituée à tout, savait relier les fils menant à une catastrophe pourtant annoncée.
Ce qu’elle me raconta était édifiant.
Tout avait commencé lorsqu’un pasteur avait brûlé un exemplaire du Coran en Floride. Le président afghan avait dénoncé l’autodafé, l’atteinte impardonnable à l’intégrité de chaque musulman, d’abord dans un communiqué virulent une semaine plus tôt, puis à nouveau dans un discours prononcé la veille, jetant de l’huile sur les braises.
Des propos passés inaperçus chez les étrangers toujours un peu euphoriques durant les beaux jours qui suivirent Norouz.
Des émeutes étaient prévisibles.
Le fil de l’horreur se déroula jusqu’en début de soirée. Il s’agissait bien d’une attaque dans un bureau régional de l’ONU. On y brûlait le drapeau des États-Unis, car pour les assaillants tous les étrangers se valaient.
Il n’y avait pas un seul Américain parmi les sept victimes étrangères. Elles avaient été traquées jusque dans un bunker, à l’intérieur d’un bâtiment supposément bien gardé, un jour de congé.
Un communiqué laconique fut publié, avec la liste des victimes par nationalité, une fois leurs familles informées. Dans cette liste, je reconnus un nom : celui du jeune rapporteur des droits humains croisé au stage de survie.
Collision avec le destin.
Il y a six semaines, nous prenions une bière au cœur de la Grand-Place de la capitale européenne. Il se réjouissait énormément à l’idée de partir dans le nord de l’Afghanistan.
Quelque part en Europe, une famille était frappée par le décès violent, la perte injuste, de leur fils. Une famille inconsolable, comme celles des autres victimes que je ne connaissais pas.
Je commençai à me sentir mal : vertiges, migraine, tension sourde dans la nuque, irradiant jusqu’aux épaules. La nausée s’insinua dans mon ventre, accompagnée d’un nœud au niveau du plexus, qui se resserrait entre deux respirations.
Sur ces entrefaites, je reçus un appel de ma mère. Je n’avais pas imaginé qu’elle soit au courant. Avais-je perdu la tête ? La nouvelle de l’attaque avait forcément fait le tour du monde en quelques heures, jusque dans mon village natal en Suisse. Et moi, j’avais oublié de la prévenir.
Sa tendresse me dévasta. Je pleurai sans retenue.
Je lui racontai la provocation du pasteur. La virulence du président afghan. Les avertissements ignorés. Finalement, la courte semaine de stage avec l’une des victimes – un fragment d’existence, alors empreint d’ignorance. On n’apprend pas l’auto-défense si facilement. Il aurait des mois d’entraînement militaire pour se sortir d’une attaque surprise par une foule de plusieurs milliers de personnes. Je tus les détails de la tuerie : la violence insensée, innommable.
Pour la réconforter, je surenchéris : à Kaboul, je risque rien du tout. Je me trouvais à trois cents kilomètres de Mazâr-e Charîf. C’était crédible tant il était rare que de tels incidents se répètent le même jour; la Coalition internationale était partout sur ses gardes. Je promis que dès le lendemain, je serais dans l’avion de retour pour l’Asie du Sud-Est.
– Bon, on raccroche ?
– Je raccroche. S’il te plaît, rentre à la maison, implora-t-elle.
– À demain… je t’appellerai de Bangkok.
Vers minuit, ce même soir, un avion ramena les sept cercueils, enveloppés du drapeau bleu ciel et de son emblème imprimé en blanc – une carte du monde entourée de branches d’olivier. Symbole universel de paix. Celui des Nations Unies.
A minuit passé,
sept cercueils de bleu drapés,
la paix endeuillée.
Tôt le lendemain, je quittai Kaboul
Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.