Roses de Kaboul

Roses de Kaboul

Le lendemain au bureau, une surprise m’attendait. Une Afghane se présenta en français, sans accent. Nous nous sommes croisées dans le jardin de Babour. Je viens vous souhaiter la bienvenue à Kaboul, dit-elle, en m’embrassant sur les deux joues. Elle avait une présence affirmée. Silhouette ronde habillée d’une longue tunique rouge. Foulard de soie blanche à pois roses. Pantalon large vert bouteille. Élégante sans ostentation.

Il pourrait bien exister une sympathie (empathie ? ) entre les habitants de la terre, par-delà les pires réalités de la guerre et de la xénophobie   —   Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont (Revoir Kaboul,  2007)

– J’ai vécu en France ; je suis revenue en Afghanistan en 2001.

– Où viviez-vous ?

– À Lyon, où j’ai suivi une spécialisation en neurochirurgie.

– Vous avez appris le français là-bas ?

– Comme mon père était francophile, j’ai appris le français à Kaboul. Nous sommes partis durant la guerre civile en 1992.

En me tutoyant comme si nous nous connaissions depuis toujours, elle me lança une invitation impossible à refuser.

– Viens déjeuner à la maison ce week-end. Il y aura toute ma famille.

Sorya  – c'est ainsi que je l'appelais, mais ce n’est pas son vrai nom, car elle craint toujours pour sa vie – devint mon amie, dès notre première rencontre.

Le vendredi suivant, elle prépara un festin, composé entrée de mantu, de délicats raviolis fourrés à la viande, nappés de sauce au yaourt à la menthe, puis de grands plats de riz au mouton et des fruits pour le dessert.

Baba, le père, régnait sur les membres de la famille, une douzaine d'adultes serrés autour d'une table ronde indienne, peinte de céruse blanche sur fond bleuté. Je notai ce meuble raffiné, sans pouvoir prendre de photo par respect pour mes hôtes.

Les frères et les cousins de Sorya, revenus d’exil comme elle, maîtrisaient tous parfaitement l’anglais ou le français. Les épouses m’assaillirent de questions sur mon métier et ma famille. Il s’ensuivit de bruyantes conversations croisées, animées de rires et de disputes feintes. Je me sentis un instant chez moi, avec mes sœurs et beaux-frères, et nos enfants, un dimanche de fête.

Les jeunes neveux et nièces, timides, n’osèrent pas m’approcher. Ils apprenaient l’anglais au lycée, mais parlaient dari, le persan d’Afghanistan. Assis en rond sur le tapis de la salle à manger, ils s’échangeaient messages et musiques par Bluetooth sans se soucier des adultes au risque de se faire confisquer leurs téléphones.

Puis nous nous installâmes dans un grand salon, où Baba déclama des poèmes en pachtou — les siens, ou ceux confiés par des amis. L’improvisation de vers scandés était le passe-temps des hommes instruits. Cet intellectuel avait été, en des temps meilleurs, un brillant journaliste décoré chevalier des Arts et des Lettres en France.

Sorya voulut me présenter sa famille.

Baba est d’origine pachtoune, Madar (maman) était tadjike de la vallée du Panchir et ma nani-ma (grand-mère) venait d’un village du Nouristan à la frontière du Pakistan. Autrefois, les gens se mariaient entre tribus de différentes origines.

Son père s’adressa à moi en français.

– Vous y comprenez quelque chose ?

– J’avoue que je ne comprends pas encore votre pays, mais j’apprendrai.

– Nous sommes nés de la rencontre de multiples cultures au centre de l’Asie, souvent rivales, mais curieuses des autres. Pachtouns, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, Baloutches, vous apprendrez vite…

Le vieil homme esquissa un sourire triste.

– Nous aimons tant ce pays, mais je crains que nous subissions longtemps encore les luttes entre l’Occident impérialiste et le fondamentalisme islamique.

Sorya s’emporta.

Baba, tu sais bien que c'est en tout premier le Pakistan contre l’Inde ! Nous sommes les victimes d'une guerre par procuration : le Pakistan utilise les talibans pour limiter l’influence régionale de l’Inde, qui riposte en soutenant les factions opposées.

Je quittai mes hôtes habitée d’un sentiment de gratitude. Peu d’étrangers avaient accès à une famille afghane dans son intimité.

La maison familiale située à Taimani, dans le centre-ville de Kaboul, était ceinte de hauts murs, qui cachaient une pelouse parfaitement entretenue, des arbres fruitiers et des rosiers prêts à éclore en ce début de printemps.

Au moment de partir, je restai un moment dans ce jardin, à regarder les boutons de roses multicolores qui poussaient dans une forteresse où survivait la poésie.

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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