
Vaincue
J’arrivai chez Ian et le trouvai fidèle à lui-même. Il dressait une petite table avec une théière et des biscuits à la cannelle, une bougie, un chrysanthème blanc dans un vase allongé, en esquissant un pas de danse sur la pointe des pieds, léger et de bonne humeur. Le ressentiment s’évanouit. Mon dieu, je savais pourquoi j’idéalisais cet homme en dépit de son indifférence affectée : son élégance, sa discrétion, son intelligence. Je croyais qu’il voulait rompre et je me fourvoyais. Son silence prolongé était bien inhabituel.
Depuis quand était-il malade ? Il répondit en détournant le sujet, d’une pirouette.
– Je ne me sentais plus très bien après les repas. C’est tout le problème : quand on en perçoit les symptômes, le cancer du pancréas est déjà à un stade avancé.
– Et maintenant ?
– Maintenant, rien. Mon pronostic est de trois mois au pire, six mois peut-être. Je vais rentrer en Grande-Bretagne.
Il voulut être rassurant :
– Ce n’est pas comme si j’avais quarante ans. J’ai fait ce que j’ai voulu de ma vie, mes filles sont mariées, mon ex-femme a reçu la maison. Personne n’a vraiment besoin de moi.
Je tombai dans ses bras. La lucidité de Ian me parut sans faille.
Il avait beaucoup maigri. Pourtant, sentir son corps, encore un peu enveloppé, était réconfortant. Moi, j’avais besoin de lui. Je plaidai pour le résistance :
– Allez, il faut te battre contre cette fichue maladie. Tu vas y arriver !
Depuis cinq ans, il m’accompagnait dans tout ce que je faisais. Quand je doutais et remettais tout au lendemain, il me remontait le moral avec un trait d’humour. La maison où j’habitais, c’était lui qui l’avait trouvée, après des jours à explorer le quartier à pied, une patience que je n’avais pas. Quand je peinais sur un article, il le relisait, posait quelques questions et me poussait à le finir.
Il gérait nos vies parallèles avec régularité, en m’appelant tous les matins pour organiser nos activités: les soirées chez moi, le cinéma, les concerts — rares à Bangkok — et, invariablement, le brunch du dimanche chez lui. A part la première année, le sexe était sa dernière priorité. Pour cette raison, j’avais songé à le quitter, mais il était un compagnon si agréable !
– J’aurais dû prendre ton silence au sérieux.
– Cela n’aurait rien changé.
Il se fit persuasif :
– Je ne vais pas essayer de gagner six mois avec une chimiothérapie qui me rendrait misérable. Je vais assez bien, pour l’instant.
– Et puis, je glisserai hors du champ de l’image…
Il voulait m’en parler, bien sûr ; mais pas au téléphone.
Je me rappelai qu’il avait refusé de marquer soixantième anniversaire quelques mois plus tôt, lui qui célébrait chaque équinoxe pour le plaisir d’organiser un cocktail avec ses amis.
Était-ce prémonitoire ? Il n’aurait jamais soixante-et-un ans.
Et comment faisait-il face à sa propre mort ? Lui poser la question était vertigineux. Je n’osai pas.
– Quand rentres-tu en Grande-Bretagne ?
– Je remets mes affaires à mon associé et je pars dès que possible.
L’après-midi passa tranquillement.
Ian ouvrit des albums de photos, me fit lire les derniers chapitres de son récit de voyage. Il comptait terminer son livre.
– Tu le recevras d’ici mon départ, assura-t-il.
Il m’interrogea sur l’Afghanistan et l’émeute sanglante à Mazâr. Des questions fines, pertinentes. Comme toujours, il était au fait des nouvelles du monde. Il regardait assez peu la télévision. Toutefois, chaque matin, il passait deux heures sur les médias en ligne – la BBC, CNN, le Financial Times et le Bangkok Post. Certes, il surveillait les marchés boursiers pour son travail, mais surtout il adorait commenter l’actualité internationale dans les cocktails de Bangkok. Dans ce domaine, il était incollable.
Je sortis de chez lui au crépuscule, en prétextant que j’allais faire des courses. Il aurait voulu me raccompagner chez moi, mais j’avais besoin d’intégrer ce que je venais d’apprendre. Je me dirigeai vers un jardin public tout proche, où j’allais parfois courir. Je fis plusieurs fois le tour du parc Benjasiri et de son étang couvert de lotus.
Je finis par m’asseoir sur l’herbe, me laissant distraire par un groupe de Chinoises pratiquant le tai-chi. J’aurais voulu être à la place de ces vieilles dames portées par leurs mouvements d’art martial doux et fluides – déjà âgée et sereine.
Je ne sentais plus les crampes d’estomac des derniers jours, ni le climat caniculaire d’avril en Thaïlande.
Je flottais, vaincue par l’enchaînement fortuit des dernier événements.
Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.