
Le dernier wagon du train
Sur Skype, ma mère affirmait que ce n’était pas une bonne idée d’accepter un poste pour un an. C’est trop risqué. S’il te plaît, pense à ta fille. Ne te mets pas en danger. Elle ne me disait pas de penser à elle, cette mère qui acceptait naturellement mon libre arbitre. Elle disait juste : tu ne vas pas repartir. Nous le savions toutes les deux : je repartirais.
Mes premières semaines en Afghanistan que j’avais prises un peu trop à la légère pour un gagne-pain comme un autre avaient été marquées par un événement fatal. Un homme de trente ans, à peine arrivé, avait été assassiné.
L’histoire de ce jeune homme que je connaissais à peine s’était par hasard mêlée à la mienne. Au fond de moi, je voulais repartir. Je ne pouvais plus faire autrement ; je le devais à ceux qui m'avaient aidée, mon guide afghan, Sorya et sa famille.
De Bangkok, je suivis en ligne la cérémonie d’hommage aux sept victimes en pleurant.
Tôt le lendemain matin – cette fois, je n’avais pas dormi du tout – j’allai chercher un bouillon de nouilles dans une échoppe de rue Je rejoignis Ian dans son appartement pour le petit-déjeuner, une habitude d’avant mon départ. Je le trouvai habillé avec distinction, l’allure policée comme pour aller au bureau, mais il était prostré sur une chaise.
– Tu sors ? demandai-je, étonnée.
– Je suis mal en point, mais pas au point de me laisser aller. Je me suis habillé parce que je t’attendais.
– Je t’ai apporté des nouilles au poulet ; on mange un peu ?
Il n’avait pas faim, mais il voulait bien me faire un café.
Il se leva et vacilla, sans force. Il resta un moment plié en deux. Il se reprit et fit couler un espresso, lentement.
Puis il avoua des douleurs abdominales abominables qui l’empêchaient de dormir. Il ne pouvait plus le cacher : la fatigue, conjuguée à une perte de poids rapide – quinze kilos en un mois – l’avait beaucoup affaibli. Il se lança dans une explication scientifique. Ce n’était qu’un problème hormonal, pas la tumeur ; il vomissait à cause du taux de glucagon dans son sang. Puis, il maudit les patches de morphine, qui soulageaient à peine la douleur et lui coupaient l’appétit. Mais surtout, il refusait d’être nourri par poches d’alimentation la nuit. Cela ne changerait rien.
J’insistai :
– Tu dois recevoir des soins, pas que des anti-douleurs.
– Non ! conclut-il péremptoire.
Durant ma nuit sans sommeil, j’avais lu tout ce qu’on pouvait trouver sur son cas. Je m’entêtai dans un flot d’arguments:
– Les tumeurs malignes du pancréas doivent toujours être opérées. Il est possible de survivre après une ablation complète de l’organe. Si ta couverture d’assurance n’est pas suffisante, nous allons trouver des fonds.
Je repris:
– J’ai lu un article sur la thérapie par radionucléides. Allons en Suisse ! Là-bas, ils pourront traiter ton cancer.
Je tournais en boucle dans ma posture rationnelle.
Assise en face de lui, sans toucher à ma tasse, j’eus un élan de tendresse. Je pris ses mains entre les miennes, mais il ne réagit pas. Ses mains étaient froides et moites. Je notai la couleur de sa peau, mordorée, comme celle des nouveau-nés qui commencent une jaunisse. Je voyais bien que je le tourmentais. Ian fixait le vide, déjà ailleurs.
– Tiens le coup en attendant de voir les médecins anglais, s’il te plaît.
– Je suis comme le dernier wagon de train ; je m’accroche tant que je peux…
Il ferait les choses à sa manière, c’était bien là tout Ian.
Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.