Tango Bravo Deux

Tango Bravo Deux

Le terminal de l’aéroport international de Kaboul était fonctionnel et moderne. Grâce au visa obtenu à l’ambassade d’Afghanistan à Dubaï contre un billet de cent dollars américains, je passai l’immigration en cinq minutes, en y laissant l’empreinte de mes dix doigts.

Le jeune chauffeur m’accueillit dans le tohu-bohu de la salle des bagages en inclinant la tête, sa main droite posée sur le cœur. Entre hommes, on s’étreint pour dire bonjour : une accolade, joue contre joue. Salâm aleikoum. Bien entendu, on ne touche pas une femme.

Son t-shirt bleu de l’équipe nationale de cricket, orné des couleurs du drapeau afghan — vertes, rouges et noires — dénotait parmi les shalwar-kameez  (tuniques) usées des bagagistes.

Grand,  un mètre quatre-vingt-dix, très maigre, la trentaine ou peut-être moins. Cheveux noirs, très courts, visage sans barbe, regard brun profond.

Il se présenta :

– Je m’appelle Asif.

– Voici votre kit de protection, mettez-le avant de sortir, je vais récupérer vos bagages.

J’ajustai le gilet pare-balles trop grand pour moi, en accrochant le casque à mon bras gauche comme un sac à main et j'attendis longtemps. Le tapis roulant sur lequel s’amoncelaient bagages, cartons, sacs militaires était stoppé dans un désordre indescriptible.

Quand Asif revint, j’aperçus, autour de lui, d’autres gilets pare-balles arborant l’inscription PRESS. Des confrères.

J’empoignai mon bagage à roulettes et je suivis le groupe. Je grimpai à l’arrière de la voiture blindée en restant silencieuse. Mon gilet était lourd et me faisait mal au dos. Le casque, trop grand, me tombait sur le nez.

Le chauffeur, concentré, slalomait dans un trafic hétéroclite. Notre quatre-quatre japonais dépassait aisément les charrettes tirées par de petits chevaux et les camions surchargés. Il gagnait de la vitesse derrière les blindés légers. Ces véhicules militaires ouvraient la voie sans ménagement pour les cyclistes et les piétons. Je n’en menais pas large.

Je regardais défiler les immeubles clinquants en béton et en aluminium, qui s'élevaient entre de pauvres maisons en terre. Sur les bas-côtés, des bâches bleues à moitié effondrées protégeaient les étals de légumes de la neige mêlée de boue.

La climatisation du véhicule était glacée. Je grelottais.

Au loin, le coucher de soleil illuminait les crêtes enneigées.

– Je voudrais m’arrêter pour prendre quelques images. La lumière est incroyable ! dit un confrère.

– Il est déjà tard : on m’attend au bureau, dis-je en mentant effrontément.

Ce gars nous ferait prendre des risques pour une image de paysage?

– J’ai l'habitude, ça ne prendra que cinq minutes.

Le chauffeur, qui ne perdait rien de l’échange, jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Il rompit la tension, tout sourire :

– Attendons d’arriver à Wazir Akbar Khan près de vos bureaux; nous devons rentrer avant la nuit.

– C’est votre première fois en Afghanistan? questionna-t-il.

J’avouai que oui, un peu honteuse.

Je fis semblant de m’assoupir.

Nous étions tous les mêmes. A l’école de journalisme, nous rêvions d’aventure, de vérité brute, de témoignages poignants.

Certains réalisèrent une vocation de grand reporter comme une évidence. Pour la plupart, l’occasion ne se présenta jamais.

J’avais commencé ma carrière dans un journal local, dans ma ville de vingt mille habitants. Je couvrais les événements du quotidien, en aimant cette plongée dans l’anthropologie de groupes sociaux proches de chez moi : l’ouvrier typographe luttant contre la disparition de son métier, l’éleveur fier de ses vaches aux cornes fleuries pour la montée à l’alpage, les conseils municipaux, la création d’un festival de musique folk par quelques garçons chevelus de vingt ans. Je fis mes classes dans la chronique locale, en m’amusant, avant de convoiter la politique nationale. Cela ferait plus sérieux, pour mes parents.

J’entrai, par hasard, dans un quotidien conservateur. En journalisme politique, le succès tenait au carnet d’adresses et, surtout, à la naissance dans une bonne famille. Sans l'un ni l'autre, je ne fus jamais nommée correspondante parlementaire. Soir après soir, je corrigeais la copie des autres, je choisissais les dépêches, je rédigeais chapeaux, titres et légendes. Dans ce rôle de secrétaire de rédaction, j’appris un savoir-faire qui ne me quitterait plus. Pour toujours, je saurais repérer une coquille au milieu d’une page, un titre qui contredit le contenu, une mise en page mal alignée. Mais ces tâches répétitives, à l’édition de nuit, engendrèrent une frustration sourde, et partir devint une évidence. Basculer vers cette autre vie, le Graal de la rubrique étrangère, ne fut pas si simple.

Il me faudrait dix ans pour y arriver. Et un drame personnel.

À l’approche du quartier des ambassades, la circulation devint chaotique. Le trajet de quinze minutes s’éternisait. Au feu rouge, les voitures tout-terrain, les vieux pick-up et les motocyclettes chinoises ne bougeaient plus. Des hommes enveloppés dans de larges couvertures de laine se réchauffaient autour d’un feu allumé sur le trottoir, sans prêter attention à l’embouteillage. Des femmes fantômes sous leurs burqas et des enfants mendiants tournaient autour des véhicules pour vendre des galettes de pain chaud et nettoyer les pare-brise.

– Wazir Akbar Khan! annonça Asif.

Notre chauffeur conduisait avec attention, évitant habilement les énormes blocs de béton pare-explosion et s’arrêtant en douceur aux checkpoints de sécurité. Shab be-kheir, khoobi  (bonsoir, comment ça va) ?

Il neigeait à gros flocons, ce qui rendait le quartier à l’allure de camp retranché un peu moins effrayant. Cette zone ultra-sécurisée de Kaboul, en référence à la zone verte de Bagdad, constituait un secteur à part, cosmopolite, qui n’avait plus rien du lieu calme et cossu décrit dans les livres. Un quartier où vivait autrefois l’aristocratie kabouli.

Je sentis le véhicule ralentir, puis stopper. Devant un portail blindé, deux hommes en uniforme vert, armés de Kalachnikov, s’approchèrent pour un contrôle au miroir sous le châssis. Notre véhicule s’engouffra dans une cour minuscule, un sas de sécurité, et le portail se referma sur nous. La lumière blanche d’un néon éclairait une autre porte, qu'il fallait franchir à pied. Je descendis de la voiture et présentai mon passeport. La lumière blanche d’un néon éclairait une autre porte, qu'il fallait franchir à pied. Je descendis de la voiture et présentai mon passeport. Les bagages suivraient plus tard après une fouille réglementaire.

Un confrère sortit son téléphone pour prendre une photo. Un des hommes armés le rappela à l’ordre, en désignant le panneau sur la porte, où une caméra barrée de rouge indiquait clairement : Forbidden, interdit !

Il maugréa :

– Aucune image de l’intérieur du complexe ne doit se retrouver sur les réseaux sociaux.

– Je le sais bien, dit le journaliste, conciliant.

Un logement m’avait été attribué au rez-de-chaussée d’une maisonnette à deux étages.

Il comprenait un salon, probablement meublé chez Ikea aux Émirats Arabes Unis, une chambre dotée d’un grand lit avec un écran plat accroché au mur, et une salle de bain. Pas de cuisine, mais un réfrigérateur, une bouilloire et de la vaisselle pour une personne. Toutes les ouvertures, portes et fenêtres, étaient blindées, y compris celle de la terrasse qui donnait sur le jardin. Les portes se refermaient automatiquement.

L’agent de sécurité avertit :

– C’est fait pour résister aux bombes et aux intrusions. N'oubliez jamais vos clés!

Il me tendit un badge d’identité et un talkie-walkie.

– Restez sur le canal deux, on vous appellera chaque soir avant le couvre-feu à vingt-deux heures.

– Et si je pars en reportage ?

– Il n’y aura que des missions autorisées. Nous serons au courant.

– Comment ?

– C’est nous qui donnons les autorisations et vous accompagnons. En cas d’urgence, je suis Tango Bravo Deux. Vous êtes Sierra Bravo Douze.

– J’aimerais manger quelque chose.

– La cantine se situe au centre de la base. Elle ferme tôt : allez-y maintenant.

Je le regardai s’éloigner dans la neige, d’un pas sportif. Ancien flic ou soldat ?

Le Guest house d’United News Network, le compound  X comme on l’appelait, était une enceinte fortifiée : un bâtiment principal, un dédale de petites maisons, de murs anti-explosion, le tout  sous la surveillance de caméras. Des guérites protégées par des sacs de sable, gardées par des hommes en armes. Quelques arbres alourdis de neige.

Nous étions parqués derrière des murs hérissés de barbelés à lames rasoir.  Des kamikazes tentaient d’entrer dans les bâtiments occupés par les étrangers, des roquettes tombaient dans les jardins des hôtels, les convois officiels étaient attaqués. Chaque incident entraînait de nouvelles restrictions. Diplomates, journalistes et organisations humanitaires étaient retranchés dans des résidences toujours plus protégées. À cet instant, j’eus la sensation d'entrer en prison.

J’étais devenue journaliste par esprit d’indépendance. Journaliste, et confinée : cela n’avait pas de sens.

Ce premier soir, j’appelai Ian. Je voulais partager mes premières impressions. Était-ce pareil pour toi quand tu étais en mission?  Bien sûr qu’il connaissait par cœur les zones de conflit! L’appel Skype sonna vingt fois dans le vide.

J’abandonnai mon attirail de sécurité sur le sofa et j’accrochai au porte-manteau en bois mon nouveau manteau noir matelassé en plumes de canard – une marque italienne hors de prix achetée en transit à Dubaï – et mon bonnet de laine. Je pris une photo que je postai sur Facebook: Bien arrivée à Kaboul.

Ian ne manquerait pas le message.

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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