
Expats
Ancien officier supérieur de la Royal Navy britannique, Ian regrettait parfois sa vie d'avant. Il avait cinquante-cinq ans, cinq de plus que moi, quand il entra dans ma vie, un 23 décembre. Les journalistes étaient réunis, ce soir-là, pour un pot de fin d’année au Club des correspondants étrangers en Thaïlande, lieu incontournable des expatriés.
Je me tenais au bar, volontairement à part, un verre de vin blanc à la main. Timide et incapable d’engager une conversation superficielle, j’observais mes pairs sans me mêler aux groupes qui se formaient par média ou par affinité. Je me demandais ce que je faisais là : je ne supportais pas le mélange, inévitable, de bière et de cynisme des expatriés dont je faisais aussi partie, ironiquement. Je me donnai dix minutes, et je partirais.
C’est alors que je le vis, ce type croisé quelquefois au pub anglais de mon quartier. Tiré à quatre épingles, dans un costume en tissu léger gris clair, pochette en soie assortie à sa chemise vieux rose, boutons de manchette, cheveux poivre et sel ondulés. Il tenait une demi-bière, posté à l’écart, à l'autre bout du bar. Je haussai un sourcil. Il était trop élégant, trop mondain: pas du tout mon genre. Je détournai les yeux un peu trop tard, il avait capté mon regard et se dirigeait vers moi :
– Joyeux Noël !
– Bonnes fêtes à vous aussi.
– Vous êtes française ? Journaliste ?
– Pas du tout. Et vous?
– Moi, non plus. Je m'appelle Ian Webb. Je suis britannique et je travaille dans la finance.
– Je voulais dire que je ne suis pas française, mais je suis bien journaliste.
Je lui tendis la main.
– Clara, de Genève.
Il répondit d’une poignée de main franche et me regarda droit dans les yeux. Ses prunelles brun clair, auréolées de reflets dorés, donnaient le sentiment d’être la personne la plus importante au monde. Un truc éculé, qui marchait à tous les coups.
− Je vous ai déjà croisée plusieurs fois. Mais je savais que vous n'étiez pas du genre à aimer qu’on vienne vous accoster dans un pub.
– …
– Mais c’est Noël ! insista-t-il.
– Évidemment.
J'étais méfiante.
Je pris une gorgée de vin, reposai mon verre en évitant son regard. Il ne m’assaillit pas de questions. Il ne se vanta de rien, comme tant d’autres. Il resta planté là, tout en sirotant sa bière. Et, me surprenant moi-même, je ne bougeai pas.
– Des spaghettis vongole et un Christmas pudding pour le dîner du Réveillon, ça vous tente? J’ai invité quelques collègues demain soir, car je viens de recevoir le pudding de Londres.
Cela ne me tentait pas trop, mais j’étais solitaire à Noël. Cette année, comme la précédente, et je ne l’avouerais jamais à personne.
Il prit un ton persuasif :
– Je raconterai mes aventures dans les mers du sud et vous nous parlerez de Genève.
Il semblait content de lui-même. J’éclatai de rire. Comment résister à ce personnage charmant ? Ce fut le début de ce que je n’oserais jamais appeler un couple.
Ian cultivait son indépendance. Il habitait un studio rempli de livres rangés alphabétiquement par auteur et sujet. Il cuisinait volontiers, tout en rangeant soigneusement chaque ustensile immédiatement après usage, et me dressait une table garnie d’orchidées pour le brunch du dimanche. Je le bousculais à ma manière : toujours en retard, fantasque, désordonnée, assaillie de doutes, je n’étais pas sûre de vouloir d’un lien amoureux avec cet Anglais au tempérament diamétralement opposé. Opiniâtre, il me courtisa en m’appelant trois fois par jour dès ce Noël. You are very special, tu es vraiment différente, fut sa première, et rare, déclaration d’affection, discrète et pudique.
Plus tard, je l’encourageai à raconter ses années passées dans la marine de Sa Majesté : une vie d’ordre et de devoir, des îles Malouines à Hong Kong, où se croisaient militaires austères, diplomates brillants et hommes d’affaires. De retour à la vie civile à Bangkok, il semblait un peu cabossé par un divorce rapide d’une épouse lasse de jouer les Pénélope à Londres. Je ne cherchai pas à en connaître les détails.
Il écrivit avec application un récit qu’il m’offrit à lire, chapitre après chapitre.
Nous étions deux étrangers, sans doute mal assortis. En Asie du Sud-Est, le décalage culturel et la difficulté d’apprendre une langue austroasiatique créent très vite des liens entre expatriés occidentaux dès lors qu’ils partagent une langue commune. Il aimait mon accent français en anglais; j’adorais son Queen’s English du nord de l’Angleterre.
Ian tolérait mal l’attachement. Il évoluait, élégant et mondain, avec la légèreté d’un homme déterminé à ne laisser sur autrui qu’une empreinte éphémère. Avec lui, j’étais en confiance, mais je me sentais toujours un peu à côté.
Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.