Liberté immuable

Liberté immuable

En voyage, la solitude revient en boomerang, lancée par notre propre absence, même lorsqu’elle est choisie. Les journées à Kaboul s’étiraient, toutes semblables, dans le grand bureau commun: briefings matinaux, déjeuners de riz blanc et kebab, retour à mon logement à dix-neuf heures pile, juste avant le contrôle de sécurité interne. La nuit tombait trop vite, la neige se transformait en boue, et l’obscurité rendait les lieux plus inquiétants qu’en réalité. Je ne connaissais personne.

Les grandes organisations de presse occidentales avaient leurs entrées partout : à la présidence, dans les ministères et les ambassades, jusque chez les généraux de la Coalition, qui organisaient des circuits organisés pour les journalistes en poste. Pour moi, chaque idée de reportage butait sur les mêmes obstacles logistiques : les routes entre la capitale et les provinces étaient dangereuses, et cela empirait depuis l’année précédente.

Une envoyée spéciale du Los Angeles Times m’invita à prendre le thé dans son appartement, où elle partagea des cookies à la cannelle. J’en tirai une fierté naïve, mais je ne parvins pas à lui poser la moindre question sur son expérience. Au contraire, elle me tira les vers du nez sur ma propre vie. Qui j’étais, ce que j’avais fait, comment j’étais arrivée là. Je me rendis compte de ma candeur. On ne m’y reprendrait plus.

Je rongeais mon frein, sans trouver la réponse à cette question essentielle : pourquoi étais-je à Kaboul ? Je ne pouvais pas me mentir: je me sentais impuissante, en cette fin d’hiver calamiteuse dans un pays en guerre.

Mes soirées étaient parfois divertissantes. Je commençai par m’initier tant bien que mal aux échecs contre un grand maître virtuel sur ma tablette. Et surtout, je lisais avec passion tout ce que je trouvais à propos de l'Afghanistan: mémoires de diplomates, traités d'histoire et livres d'ethnologie abandonnés sur l'étagère de la cantine par d'autres journalistes sur le départ.

Je dormais mal.

A la recherche du sommeil, je retrouvai une ancienne boussole intérieure : la maison d’enfance en Suisse, les escapades à la rivière, la forêt qui sentait la mousse et le bois mouillé, le chien berger que je laissais vagabonder, les premières cigarettes, les chagrins d’adolescente, les larmes versées sous les chênes. J’attribuai à l’altitude de la ville – mille huit cents mètres – le retour imprévu de ces souvenirs.

Dans mes rêves, les enfants afghans des montagnes voisines nous ressemblaient. 

Ici, la simple possibilité de sortir à ma guise me manquait cruellement, ainsi que la voix de ma mère. Je l’appelai au milieu de la nuit.

Nous avions un décalage horaire de quatre heures trente. Il était vingt-deux heures à Genève. Sans surprise, je la trouvai inquiète. Je lui racontai ma vie banale : le sifflement de la bouilloire, le café instantané au même goût partout, les yaourts que je fabriquais moi-même, et, sur mon sofa quelconque, le jeté de tissu écru brodé à la main de feuilles bleues, typique en Afghanistan. Je venais de le racheter à une collègue en fin de mission. Ne t’en fais pas, tout ira bien.

Je lui souhaitai une bonne soirée, en me sentant coupable. Non seulement, je lui imposais mon absence, mais aussi les risques que je prenais comme reporter de guerre. A Kaboul, j’étais débutante et free-lance. Le kidnapping constituait, en effet, un risque terrible pour ceux qui s’aventuraient en Afghanistan. Ma famille ne méritait pas que quelque chose m'arrive.

En moins de deux semaines, le confinement rendit urgent le besoin de sortir.

Les murs finissaient par se rapprocher. Les gestes se répétaient. J’échafaudais des plans d’évasion, mais parcourir la ville à pied, comme je l’aurais fait partout ailleurs, était impossible. Les agents de sécurité, tous d’anciens policiers, ne me laisseraient pas passer le portail sans une solide justification et une voiture blindée devant la porte.

Je devais persuader ma rédaction d’un bon sujet et d’un itinéraire pour organiser une première sortie. 

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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