L'ami anglais

L'ami anglais

La situation n’était pas brillante. Les nouvelles étaient une litanie d’attentats-suicides et d’accidents sur des bombes artisanales. Sous la pression talibane, on ne savait jamais ce qui arriverait le lendemain: sur une route, dans un bâtiment public, devant une ambassade, dans un restaurant, ou même à la mosquée pendant la prière. L’intervention des Etats-Unis, appelée Liberté immuable, durait depuis dix ans déjà. La population finissait par subir l’immuable comme une occupation étrangère insupportable.

En 2011, le président Obama — dans sa troisième année de mandat — mobilisait ses alliés au sein de la plus grande force jamais connue en Afghanistan : une trentaine de pays membres de l’OTAN, cent cinquante mille soldats, dont cent mille Américains. Pour moi, tout était neuf.  J’assistais aux points de presse des correspondants étrangers, en espérant y trouver des sources et des contacts.

Certains confrères étaient embarqués auprès d’une armée. La presse se déplaçait à bord des avions et des hélicoptères des Nations Unies, quand des places se libéraient. Tout cela ressemblait à du journalisme institutionnel.

C’est ainsi que nous eûmes la primeur du tout dernier rapport de la force internationale au Conseil de sécurité des Nations Unies. On y apprenait que le contrôle de l’armée afghane, entraînée par l'OTAN, était efficace. De même, la situation sécuritaire à Kaboul était plutôt calme.

Or le rapport se contredisait dès la première page, en relatant l’attentat-suicide qui avait emporté deux mois plus tôt Hamida Bakai, présidente de la Commission indépendante des droits humains, avec toute sa famille et d’autres civils devant un supermarché de la capitale.

J’avais atterri dans un univers où le cynisme, le fanatisme et la mort étaient au coin de la rue.

Une collègue espagnole me glissa une information précieuse : le vendredi, jour de repos hebdomadaire musulman, il était plus facile de passer outre les autorisations et les ordres de mission, sous prétexte de se rendre dans une ambassade ou de bruncher dans un hôtel cinq étoiles. De là, on pouvait s’éclipser incognito pour quelques heures.

Mi niña Clara, on ne t’a rien dit ? Tout le monde fait pareil ! Moi, mes week-ends, je les passe à l’ambassade, soi-disant.

– Et comment fais-tu ?

– Je prétends que je vais voir mes amis du consulat. Et puis je prends un taxi à partir de leur résidence. Quand je cherche un bon sujet, je ne vais pas compter sur un ministère ou un général pour être embarquée par les alliés; ce n’est pas ma façon de travailler. 

Sur le moment, je trouvai cette tactique plutôt audacieuse.

Je savais bien que deux journalistes français en avaient payé le prix fort. Partis seuls et enlevés à quelques kilomètres d’une base militaire où ils logeaient, ils étaient encore captifs dans les zones tribales depuis plus de cinq cents jours.

Pour ma part, je n’oserais jamais demander aux diplomates de mon pays de couvrir mes sorties. Ils me traiteraient d’inconsciente et me mettraient sous le nez les directives fédérales sur les voyages dans les pays à risque. Je me souvenais de cette déclaration officielle, en caractère gras sur le site internet des Affaires étrangères : La Suisse ne paie pas de rançon.

Autrement dit, je risquais de gros ennuis.

– C’est à toi de te fondre dans le paysage. Porte un foulard ou un châdri ! C’est assez facile pour les femmes : personne ne fait attention à nous dès lors qu’on a la tête couverte, dit ma collègue.

Elle me remit un numéro de téléphone griffonné sur un ticket de cantine, celui d’un journaliste afghan, prêt à servir de guide.

J’avais peu de nouvelles de Ian, mis à part quelques messages sur Skype, quand il finit par décrocher un soir où j’insistai. Il me sembla contrarié.

– Le chien va bien, mais il aboie trop quand il est seul. Tu lui manques.

– Et toi, comment vas-tu ?

Il ne répondit pas.

– Demande à la femme de ménage de s’en occuper s’il t’ennuie.

– C’est bien ce que je fais.

Je perçus un ton fatigué. Ces échanges lacunaires m’inquiétaient. Conteur-né, il avait d’habitude toujours une histoire drôle en réserve. Je le trouvais étrangement avare de mots

Quand je finis par lui demander un conseil pratique, il s’empressa de m’aider.

– Tu connais quelqu’un ici à l’ambassade ?

– Tu veux dire l’ambassade de GB à Kaboul ?

Il disait GB en français pour United Kingdom ; ce qui sonnait comme une marque de whisky.

– J’ai besoin de m’échapper discrètement, en passant par quelqu’un de confiance.

– Je vais me renseigner et te réponds demain, dit Ian.

Il tint sa promesse. Je n’insistai plus sur ses silences et je le regretterais longtemps.

Mes visites du vendredi chez l’un de ses amis diplomates devinrent régulières. Le journaliste afghan qui me servait de guide venait me chercher à la résidence britannique dans une voiture louée. Nous allions en ville dans le seul but de me familiariser avec les lieux, ce qui pour moi était déjà un formidable acte de liberté. En fin de journée, je regagnais l’ambassade avant de rentrer chez moi dans un véhicule officiel, sans que personne ne se doute de rien.

L’ami anglais, beau comme un ancien James Bond, m’accueillit avec chaleur. Puisqu’il fallait garder un secret, il tenait à faire partie de l’aventure. En attendant mon guide, il m'offrait du thé et de la tarte aux pommes, pour le plaisir de me raconter ses années aux Affaires étrangères.

Il me montra ainsi une collection de photographies accrochées au mur de son bureau: un crocodile sacré au bord du fleuve Niger, des poteries bleues ornées de poissons blancs dans un marché de Hanoï et un bol de nouilles fumantes dans un hawker de Singapour. Ces images faisaient écho à mes propres voyages et sa couverture bienveillante scellèrent notre amitié improbable.

– A la semaine prochaine, même lieu même heure, Inshallah ! lançait-il quand je partais.

Je me sentais déjà beaucoup mieux.

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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