Bien trop tard

Bien trop tard

Nous nous étions quittés dans le hall de Suvarnabhumi, l’aéroport de la capitale thaïlandaise. Ian, donc, s’envola en Grande-Bretagne. Je retournai en Afghanistan. Lui, trop faible pour marcher, fut pris en charge en priorité. Son fauteuil roulant disparut trop vite derrière les portiques de sécurité, tandis que je restai dans la file de l’immigration. Je tentai en vain de le rattraper dans les couloirs de l’immense aérogare. Je le cherchai au salon d’affaires où nous devions nous retrouver : il n’y était pas. Je courus jusqu’au comptoir pour Londres, qui était déjà fermé.

J’essayai de réfléchir à ce qui venait d’arriver. Quelque chose de grave que je refusais de regarder en face. Nous avions feint de l’ignorer ; nous ne nous reverrions pas.

Je ne voulais pas de cette séparation, du moins pas dans un aéroport, comme d’anciens amants devenus étrangers l’un à l’autre, chacun partant dans une direction différente. Nous avions parlé de sa décision, face à la maladie incurable, de rentrer chez lui. Mais nous n’avions rien dit de ma place. Ni de ce que, moi, je voulais faire.

Au contraire, j’aurais voulu m’envoler avec lui et rester en Grande-Bretagne jusqu’à son dernier souffle. Je n’avais pas su le dire à mon compagnon. Chaque jour, j’avais remis la discussion au lendemain.

C’était trop tard.

Certes, Ian avait bien assez à affronter. Je pouvais comprendre qu'il m'oubliât, absorbé par le rapide déclin physique. De fait, il avait pris ses distances depuis des années, comme s'il avait su qu’il n’y aurait pas d’avenir pour nous. Les appartements séparés. Les vacances chacun de son côté. Les encouragements à accepter les reportages en zones de crise. Et moi, toujours à arrondir les angles — comme ma mère, d’une autre génération, face à mon père tyrannique — je n’avais ni protesté, ni affirmé ma volonté de vivre une véritable vie à deux.

Je regardai la passerelle vide. Le cœur en morceaux.

Puis je reçus un SMS.

Si peu sentimental que fût Ian, il me disait au revoir avec son humour habituel.

–      Sous ma couverture en mohair, je me prépare à naviguer sans effort, entouré des plus jolies hôtesses de la compagnie. Je suis vraiment gâté. Je serai à Londres en début de matinée, en gagnant au moins sept heures de vie grâce au décalage horaire. Pff...

–      Essaie de dormir et prends soin de toi ! répondis-je brièvement.

–      Je vais dormir comme un bébé. La morphine fait son effet.

Je pris le chemin inverse, vers ma porte d’embarquement. J’eus la nausée et me précipitai aux toilettes pour vomir.

J’entendis l’annonce pour Dubaï, puis mon nom répété deux fois, et le dernier appel.

Je me mis à courir.

À en perdre haleine, les yeux brouillés de larmes, dans un couloir qui n’en finissait pas.

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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