
La Fuite
Des voyages, certains se remémorent les paysages. Des pays en guerre, je garde la mémoire des rencontres. Des morceaux de vie. Des destins singuliers. Des instants de lumière. Rien d’autre ne m’intéresse.
Ce printemps 2026, l'horreur de la guerre en Iran et au Liban — ajoutée aux hostilités en Ukraine depuis quatre ans, en Israël et à Gaza à partir du 7 octobre 2023 — et l'accumulation d'obscénités véhiculées par les réseaux et les dirigeants de ce monde me poussent à partager les bonnes feuilles – la première partie de 300 pages – de mon récit commencé en Afghanistan voici plus de dis ans.
Intitulé La Fuite, comme on dit la fuite en avant, celle qui consiste à rester en mouvement pour survivre, ce roman parle de la vie d'hommes et de femmes comme vous et moi sur fond de guerre à Kaboul. Car il y a urgence, me semble-t-il, de rappeler que la guerre n'est pas un spectacle, ni l'affaire exclusive des puissants. Pour conclure cet avant-propos, j'ai envie de mettre en exergue cette citation de Nicolas Bouvier: Si l'on ne peut plus guère progresser aujourd'hui dans l'art de se détruire, il y a encore du chemin à faire dans l'art de se comprendre.
Prologue
17 février 2011.
Le vol de Dubaï à Kaboul me parut interminable. Trois heures au-dessus du désert iranien, et de la province du Helmand, au sud de l’Afghanistan. Immensité de sable et de rocaille. à l'approche de la capitale afghane, les six mille mètres aux neiges éternelles de l’Hindou-Kouch apparurent majestueux sur fond de ciel hivernal bleu azur.
Waouh ! Dans les montagnes, j’étais à la maison. Le cœur accroché quelque part entre Alpes et Jura, dans un pays en paix quitté il y a quinze ans.
Au fond d’une vallée, je crus distinguer entre les collines arides la rivière Kaboul menant vers une large zone urbaine où des maisons carrées se superposaient en terrasses : des milliers de petits cubes bleus et gris sous une voûte de nuages ocres, ton sur ton. Un brouillard de pollution.
J’imaginais l’Afghanistan autrement. Depuis des années, les chaînes d’information avaient imprimé dans nos mémoires collectives une ville en partie détruite et des vallées désertiques, où des blindés sautaient sur des bombes artisanales.
L'avion amorça un alignement tardif vers la piste située dans une cuvette quelques centaines de mètres plus bas. Dans le haut-parleur, le pilote annonça un atterrissage imminent et demanda aux passagers de s’attacher.
Je notai le panneau en anglais sur la paroi du cockpit. Do not litter in the plane (ne pas jeter de déchets dans l’avion). Après tout, laisser une dernière trace de soi dans ce vieux fuselage – un ticket de métro, une facture d’électricité à mon nom – était peut-être une bonne idée. Si l’atterrissage tournait mal, au moins on saurait que j’étais à bord de cet avion.
La descente rapide qui me plaquait contre le siège n’était pas qu’un effet physique, désagréable, elle alimentait mon angoisse. Nous allons nous crasher.
Je pensai à Ian, resté à Bangkok, mon autre monde. L’Extrême-Orient tropical était devenu chez-moi depuis si longtemps que j'en avais oublié les comparaisons avec d'autres climats. En ce moment, mon compagnon devait rentrer de promenade avec le chien, un jeune Beagle qu’il rebaptisait, selon les jours, Happy, Henry ou Arthur. L’animal s’appelait Scotty: Mais c’est un nom écossais ; je suis anglais, moi ! disait-il pince-sans-rire. J’accusais Ian de vouloir se l’approprier.
En Thaïlande, il faisait trente-cinq degrés toute l’année, bien trop chaud pour rester dehors. Cependant, Ian venait s’installer chaque soir sous le bougainvillier géant de ma terrasse, en râlant quand j’oubliais de remplir le réfrigérateur de bières. Il se servirait une vodka-martini glacée ; pour moi, ce serait un verre de vin blanc. Le rappel de cette habitude me rassura.
J’y serais à nouveau dans six semaines.
Dans cet avion, je remplaçais une collègue mandatée pour un photoreportage sur les femmes afghanes. Elle avait de jeunes enfants : hors de question pour elle d’adhérer à cette idée folle de notre employeur commun, The Asia Monitor.
L’Afghanistan, d’où les correspondants se disputaient les unes de journaux prestigieux, représentait l’expérience de terrain ultime, celui par lequel un grand reporter devait passer au moins une fois. Mais cette tentation trouble pour le danger la gênait, et moi aussi.
Une petite voix tournait dans ma tête : tu fais une grosse bêtise.
Ian, lui, m’encouragea sans hésiter.
– Clara, je saisirais cette offre des deux mains, si j’étais à ta place.
– Tu en es sûr ? Et toi, tu vas rester seul ici ?
– Moi, j’ai déjà vécu tout ça.
– Je prendrai soin du chien et de la maison en ton absence.
Nous ne vivions pas ensemble. Installé dans un studio à cent mètres de chez moi, il passait chaque soir pour le dîner, il arrosait les plantes quand je m’absentais, il profitait de mon abonnement au bouquet de chaînes par satellite. Mon reportage en Afghanistan ne changerait pas grand-chose à sa routine.
Je m’en allai persuadée qu’il m’y avait poussée, et je lui en voulais.
L’appareil freina brutalement sur la piste. On se serait cru dans un décor de film d’action où les blindés légers de couleur ocre et les hélicoptères des opérations spéciales américaines complétaient le décor. Les compagnies d’aviation civiles en bleu et blanc – Ariana Afghan Airlines et Safi Airways – paraissaient hors champ.
Dehors, l’air était glacial en cette fin d’après-midi. J’enfilai des gants et, comme toutes les femmes à bord, je m’enroulai dans une grande écharpe en cachant mes cheveux. C’était ça aussi l’Afghanistan.
Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.