
Camp d'entraînement
Une semaine plus tôt, j’avais participé à un stage de survie dans un camp militaire de la banlieue bruxelloise, qui consistait à se familiariser avec la guerre, si tant est que ce fût possible. Garder l’œil ouvert, flairer le danger avant qu’il ne surgisse, apprendre un nouvel instinct. Et surtout : répéter le même mouvement, se jeter au sol dès le premier coup de feu. Ne courez jamais devant un tireur actif, vous devenez une cible facile ; rampez vers un abri, répétaient les formateurs. Première leçon.
Sur Stayin’ Alive , j’appris à comprimer le sternum d’un mannequin mou, étonnée de ne l’avoir jamais fait auparavant. Démonstration à plusieurs, en relais, car on risque de s’épuiser avant l’arrivée des secours. Il fallait se préparer à affronter seul les conséquences d'attentats kamikazes causant de nombreuses victimes, au danger de sauter sur une mine anti-tank sur une route de campagne. Deuxième leçon.
Et pour conclure, une embuscade: un faux accident orchestré par un cycliste tombé devant notre voiture. Que faire, sinon lui porter secours? Une dizaine d’assaillants jaillirent des fourrés. L’exercice était utile et posait une question cruelle. Fallait-il écraser le cycliste pour éviter d'être capturés? Mais je le savais déjà, après tant d’années à rapporter des conflits : le cycliste mort ou vif, nous n'avions aucune chance d’échapper à un kidnapping bien organisé. Troisième leçon.
À quoi pense-t-on, face à un mur, un sac sur la tête, une mitraillette dans le dos? Je jouai le jeu, persuadée que ce serait vite fini.
En moins d’une minute, le désagrément devint torture. Les serflex cisaillaient mes poignets. Le plastique mordait, s’enfonçait, engourdissait mes bras ligotés dans le dos. La douleur montait, par vagues, jusqu’aux épaules. Insupportable. Ma vessie brûlait. Je transpirais à grosses gouttes, en plein mois de janvier.
J’avais peur et mal au dos ; mon corps était de plus en plus têtu. N’y pense pas ! N’y pense surtout pas.
La panique prit le dessus. Mes jambes tremblaient. Mes bras fourmillaient. Mon estomac se nouait. Plus trivial encore: ma vessie allait lâcher. La honte. Tant pis, je ne serais jamais bien préparée pour ce fichu pays, l’Afghanistan. Je n’y arriverais pas. Après tout, je n’étais pas soldat.
Je fus la première à prononcer le mot-clé pour sortir de l’exercice:
– BREAK ! S’il vous plaît… arrêtez.
Je crus m’en tirer à bon compte.
Nous étions une demi-douzaine de participants: la plupart des travailleurs humanitaires, à part moi, et un rapporteur des droits humains auprès des Nations Unies. Contents de nous-mêmes, nous nous moquions un peu du cours, trop artificiel, tous impatients d’aller partager une bière à Bruxelles avant le grand départ.
Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.