La fuite, autrement

La fuite, autrement

Le lendemain, je m’installai pour la journée dans un hôtel de Dubaï. Le vol régional vers Kaboul ne devait s’envoler qu’en fin d’après-midi. Dans la fraîcheur d’une chambre luxueuse, je m’efforçai de calmer le désespoir qui montait en moi. Pour le moment, Ian n’était pas mort. Il était sorti volontairement de mon univers avant que la vie ne le quitte à son tour.

J’hésitais à tout abandonner.

Prendre un billet pour la Suisse, où je pourrais au moins passer du temps avec ma fille et rassurer ma mère. Ou rentrer chez moi à Bangkok, m’y cacher et pleurer tout mon saoul.

Je commandai un déjeuner léger et un verre de vin.

Puis je me repris, frappée par une évidence : ce n’était pas la première fois. Une petite voix me disait : tu t’en es déjà sortie.

Un autre deuil — celui-là enfoui au plus profond de mon être — me rappelait que j’étais une survivante. À l’époque, je croyais que rien de pire ne pouvait m’arriver.

 Je voulais m’en aller. Partir pour laisser l’insupportable peine derrière moi. Je contemplais le désir de disparaître, mais j’étais une mère qui avait eu deux enfants. Ma fille aînée était bien vivante. J’avais cette chance de l’avoir, elle, quoi qu’il advînt.

Je pris la fuite autrement.

C’est ainsi que je devins reporter de guerre. Après tout, d’autres que moi souffraient.

Puis vint une certitude : comme tout le monde, je me relèverais. Les années suivantes seraient un bonus sur un bonheur perdu.

Les mois passèrent, puis les années. On finit par oublier le chagrin, mais pas la faille, indélébile.

Aux anniversaires, chaque mois de janvier, les strophes d’une chanson de Barbara me revenaient :

Mais un enfant est mort là-bas quelque part,

J’entends le glas sonner et c’est le désespoir.

Et j’achetais une rose blanche.

Comme vingt ans plus tôt, je sus que je n’avais pas le choix.

Ce chapitre clôt la première partie du récit.

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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