Avant-propos

Avant-propos

Des voyages, certains se remémorent les paysages. Des pays en guerre, je garde la mémoire des rencontres. Des morceaux de vie. Des destins singuliers. Des instants de lumière. Rien d’autre ne m’intéresse.

Ce printemps 2026, l'horreur de la guerre en Iran et au Liban —  ajoutée aux hostilités en Ukraine depuis quatre ans, en Israël et à Gaza à partir du 7 octobre 2023 — et l'accumulation d'obscénités véhiculées par les réseaux et les dirigeants de ce monde me poussent à partager les bonnes feuilles – la première partie de 300 pages – de mon récit commencé en Afghanistan voici plus de dis ans.

Intitulé La Fuite, comme on dit la fuite en avant,  celle qui consiste à rester en mouvement pour survivre, ce roman parle de la vie d'hommes et de femmes comme vous et moi sur fond de guerre à Kaboul. Car il y a urgence, me semble-t-il, de rappeler que la guerre n'est pas un spectacle, ni l'affaire exclusive des puissants. Pour conclure cet avant-propos, j'ai envie de mettre en exergue cette citation de Nicolas Bouvier: Si l'on ne peut plus guère progresser aujourd'hui dans l'art de se détruire, il y a encore du chemin à faire dans l'art de se comprendre.

Il pourrait bien exister une sympathie (empathie ? ) entre les habitants de la terre, par-delà les pires réalités de la guerre et de la xénophobie   —   Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont (Revoir Kaboul,  2007)

Prologue

Août 2021.

Je m’appelle Sorya et je suis afghane. Assise à mon bureau, dans  la maison de Taimani, je suis désœuvrée. Découragée. Vacante. J’ai renversé mon thé par mégarde sur un livre magnifiquement dédicacé par un auteur japonais. Désastre. Le téléphone portable vibre à chaque nouveau message. Un numéro français apparaît parmi d’autres. Clara, mon amie journaliste, a toujours les yeux tournés vers l’Afghanistan. Elle s’inquiète pour moi, mais que lui dire ?

 Depuis une semaine, la BBC montre en boucle des milliers de personnes se bousculant sur la route de l’aéroport, jusque dans les caniveaux. Tout le monde veut partir. L’imam de la plus grande mosquée de Kaboul a déclaré dans son prêche du vendredi que tous ceux qui ont travaillé avec des étrangers sont des espions. Le nouveau gouvernement taliban a parlé, lui, d’une amnistie générale. Qui croire ?

Je suis médecin.

Le dernier roi d'Afghanistan, Mohammad Zaher Shah, a ouvert les portes de la faculté de médecine aux femmes quand j’étais encore écolière. J’en ai rêvé ! Dans les années 1980, sous l’occupation soviétique, j'ai eu l'âge de m'y inscrire. J’ai travaillé dur, apprenant le russe, puis le français et la chirurgie auprès d’un professeur honoraire afghan revenu de Paris.

À peine les Soviétiques, tant honnis par les mollahs, ont-ils tourné le dos que les factions moudjahidines ont réintroduit la loi coranique et le port de la burqa pour les femmes dans l’espace public. Comme dans les campagnes, notre place était à la maison. Cependant, j’ai continué de travailler, car on a eu besoin de toutes les bonnes volontés pendant la guerre civile. Les hôpitaux ont reçu de plus en plus de blessés par balles. Il  a fallu amputer les membres mutilés et sauver les corps troués, à défaut des âmes dévastées par les rivalités et la violence.

J’ai préparé mon départ bien avant la prise de pouvoir des taliban en 1996. L’exil, puisqu’il n’y avait plus rien à espérer. L’absence, sans savoir si je reviendrais un jour. Prendre la route à travers l’Iran et la Turquie, puis le train de la Roumanie vers Vienne, Munich, Strasbourg, et enfin Paris. Trois semaines périlleuses, avec mes parents, au printemps 1991.

 Nous sommes rentrés chez nous dix ans plus tard, derrière les Américains. Nous y avons cru alors. Vingt autres années se sont écoulées.

 Les taliban soutenus par le Pakistan n’ont pas faibli, bien au contraire. Les attentats-suicides ont semé leur ignominie n'importe où, n'importe quand.  Rien n'arrête la terreur quand des jeunes se sacrifient devant la banque, le jour où les policiers touchent leur maigre salaire. Une explosion, un instant de chaos et de cris, puis un bras ou une chaussure ensanglantée, atterrissent dans le jardin voisin. 

Mon petit cousin a été pris en otage devant son université contre une rançon de deux cent mille dollars, une somme que personne ne possédait. Nous avons dû nous cotiser, nous endetter à tout prix auprès de personnages corrompus sous peine de recevoir sa main tranchée.

Depuis deux ou trois ans, ma famille fuit à nouveau, les plus jeunes surtout, vers la Grande-Bretagne et le Canada. Je les envie un peu. A presque soixante ans, ai-je seulement le choix ? Mon rôle est de prendre soin des autres membres de la famille. Mon père et mes frères n’ont plus que moi.

Je suis restée à Kaboul, où je dirige un hôpital et deux mille collaborateurs ; j’en suis fière.

 À l’heure du thé le vendredi, mon jour de congé, je cuisine un carré d’agneau aux herbes, à la française. Nous nous asseyons autour de la petite table indienne dans ma chambre et nous nous rappelons le temps où nous étions à Paris.

Chaque année, pour épargner à mon père la rigueur de l’hiver afghan, je l’emmène en Inde, où la douceur du climat du Kerala lui redonne des forces.

J’entends quelqu’un gratter à la porte. Sur un ton que je veux rassurant, comme pour mes patients à l’hôpital, je dis à mon père d'entrer.

–      Je suis là, dâdâ.

 Sa silhouette se détache dans la lumière de la fenêtre voilée de rideaux de mousseline de soie indigo. Il porte une longue veste Nehru sur un pantalon occidental impeccable. Mes yeux brillent de larmes. Il me prend dans ses bras. Je ressens un mélange de panique et de détresse. Depuis le décès de ma mère, c’est moi qui ai veillé sur lui. Je suis défaite.

–      J’ai été remplacée à la direction de l’hôpital par un mawlawi sahib (dignitaire religieux).

–      Et maintenant, que va-t-il nous arriver ?

–      La guerre est notre destin, nous n’y pouvons rien, me dit-il tristement.

La fuite

17 février 2011.

Le vol de Dubaï à Kaboul me parut interminable. Trois heures au-dessus du désert iranien, et de la province du Helmand, au sud de l’Afghanistan. Immensité de sable et de rocaille. A l'approche de la capitale afghane, les six mille mètres aux neiges éternelles de l’Hindou-Kouch apparurent majestueux sur fond de ciel hivernal bleu azur.

 Waouh ! Dans les montagnes, j’étais à la maison. Le cœur accroché quelque part entre Alpes et Jura, dans un pays en paix quitté il y a quinze ans.

Au fond d’une vallée, je crus distinguer entre les collines arides la rivière Kaboul menant vers une large zone urbaine où des maisons carrées se superposaient en terrasses : des milliers de petits cubes bleus et gris sous une voûte de nuages ocres, ton sur ton. Un brouillard de pollution.

J’imaginais l’Afghanistan autrement. Depuis des années, les chaînes d’information avaient imprimé dans nos mémoires collectives une ville en partie détruite et des vallées désertiques, où des blindés sautaient sur des bombes artisanales.

L'avion amorça un alignement tardif vers la piste située dans une cuvette quelques centaines de mètres plus bas. Dans le haut-parleur, le pilote annonça un atterrissage imminent et demanda aux passagers de s’attacher.

Je notai le panneau en anglais sur la paroi du cockpit. Do not litter in the plane (ne pas jeter de déchets dans l’avion). Après tout, laisser une dernière trace de soi dans ce vieux fuselage – un ticket de métro, une facture d’électricité à mon nom – était peut-être une bonne idée. Si l’atterrissage tournait mal, au moins on saurait que j’étais à bord de cet avion.  

La descente rapide qui me plaquait contre le siège n’était pas qu’un effet physique, désagréable, elle alimentait mon angoisse. Nous allons nous crasher.

Je pensai à Ian, resté à Bangkok, mon autre monde. L’Extrême-Orient tropical était devenu chez-moi depuis si longtemps que j'en avais oublié les comparaisons avec d'autres climats. En ce moment, mon compagnon devait rentrer de promenade avec le chien, un jeune Beagle qu’il rebaptisait, selon les jours, Happy, Henry ou Arthur. L’animal s’appelait Scotty: Mais c’est un nom écossais ; je suis anglais, moi ! disait-il pince-sans-rire.  J’accusais Ian de vouloir se l’approprier.

En Thaïlande, il faisait trente-cinq degrés toute l’année, bien trop chaud pour rester dehors. Cependant, Ian venait s’installer chaque soir sous le bougainvillier géant de ma terrasse, en râlant quand j’oubliais de remplir le réfrigérateur de bières. Il se servirait une vodka-martini glacée ; pour moi, ce serait un verre de vin blanc. Le rappel de cette habitude me rassura.

J’y serais à nouveau dans six semaines.

Dans cet avion, je remplaçais une collègue mandatée pour un photoreportage sur les femmes afghanes. Elle avait de jeunes enfants : hors de question pour elle d’adhérer à cette idée folle de notre employeur commun, The Asia Monitor.

L’Afghanistan, d’où les correspondants se disputaient les unes de journaux prestigieux, représentait l’expérience de terrain ultime, celui par lequel un grand reporter devait passer au moins une fois. Mais cette tentation trouble pour le danger la gênait, et moi aussi.

Une petite voix tournait dans ma tête : tu fais une grosse bêtise.

Ian, lui, m’encouragea sans hésiter.

–      Clara, je saisirais cette offre des deux mains, si j’étais à ta place.

–      Tu en es sûr ? Et toi, tu vas rester seul ici ?

–      Moi, j’ai déjà vécu tout ça.  

–      Je prendrai soin du chien et de la maison en ton absence.

Nous ne vivions pas ensemble. Installé dans un studio à cent mètres de chez moi, il passait chaque soir pour le dîner, il arrosait les plantes quand je m’absentais, il profitait de mon abonnement au bouquet de chaînes par satellite. Mon reportage en Afghanistan ne changerait pas grand-chose à sa routine.

Je m’en allai persuadée qu’il m’y avait poussée, et je lui en voulais.

L’appareil freina brutalement sur la piste. On se serait cru dans un décor de film d’action où les blindés légers de couleur ocre et les hélicoptères des opérations spéciales américaines complétaient le décor. Les compagnies d’aviation civiles en bleu et blanc – Ariana Afghan Airlines et Safi Airways – paraissaient hors champ.

Dehors, l’air était glacial en cette fin d’après-midi. J’enfilai des gants et, comme toutes les femmes à bord, je m’enroulai dans une grande écharpe en cachant mes cheveux. C’était ça aussi l’Afghanistan.

A suivre

Ce roman est inspiré de lieux et de faits réels. Les personnages, à qui l’auteure a prêté une vie et des propos imaginaires, sont utilisés fictivement.

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