Des voyages, certains se remémorent les paysages. Des pays en guerre, je garde la mémoire des rencontres. Des morceaux de vie. Des destins singuliers. Des instants de lumière. Rien d’autre ne m’intéresse.
Une semaine plus tôt, j’avais participé à un stage de survie dans un camp militaire de la banlieue bruxelloise, qui consistait à se familiariser avec la guerre, si tant est que ce fût possible. Garder l’œil ouvert, flairer le danger avant qu’il ne surgisse, apprendre un nouvel instinct. Et surtout : répéter le même mouvement, se jeter au sol dès le premier coup de feu. Ne courez jamais devant un tireur actif, vous devenez une cible facile ; rampez vers un abri, répétaient les formateurs. Première leçon.
Le terminal de l’aéroport international de Kaboul était fonctionnel et moderne. Grâce au visa obtenu à l’ambassade d’Afghanistan à Dubaï contre un billet de cent dollars américains, je passai l’immigration en cinq minutes, en y laissant l’empreinte de mes dix doigts.
Ancien officier supérieur de la Royal Navy britannique, Ian regrettait parfois sa vie d'avant. Il avait cinquante-cinq ans, cinq de plus que moi, quand il entra dans ma vie, un 23 décembre. Les journalistes étaient réunis, ce soir-là, pour un pot de fin d’année au Club des correspondants étrangers en Thaïlande, lieu incontournable des expatriés.
En voyage, la solitude revient en boomerang, lancée par notre propre absence, même lorsqu’elle est choisie. Les journées à Kaboul s’étiraient, toutes semblables, dans le grand bureau commun: briefings matinaux, déjeuners de riz blanc et kebab, retour à mon logement à dix-neuf heures pile, juste avant le contrôle de sécurité interne. La nuit tombait trop vite, la neige se transformait en boue, et l’obscurité rendait les lieux plus inquiétants qu’en réalité. Je ne connaissais personne.
La situation n’était pas brillante. Les nouvelles étaient une litanie d’attentats-suicides et d’accidents sur des bombes artisanales. Sous la pression talibane, on ne savait jamais ce qui arriverait le lendemain: sur une route, dans un bâtiment public, devant une ambassade, dans un restaurant, ou même à la mosquée pendant la prière. L’intervention des Etats-Unis, appelée Liberté immuable, durait depuis dix ans déjà. La population finissait par subir l’immuable comme une occupation étrangère insupportable.





